Κυριακή, 13 Μαΐου 2018

Trois «mondialisations» aux formes différentes: sont-elles en lutte entre elles? Par Maria Negreponti-Delivanis Conférence à Alexandria 16-17/05.2018


Trois «mondialisations» aux formes différentes: sont-elles en lutte entre elles?
Par Maria Negreponti-Delivanis
Conférence à Alexandria 16-17/05.2018


Introduction
Il y a, aussi paradoxal que cela paraisse, trois et non plus une seule mondialisation. Dans les années 70, s'est imposé sur la terre entière ce système international économique qui est connu sous le nom de «mondialisation». C'est avec elle que nous avons vécu durant quelque cinquante années, dont les normes sont occidentales. Le choix et la promotion viennent des États-Unis, qui avaient toutes les raisons de croire qu'ils risquaient de perdre leur position dominante sur le monde, et que le Japon ou l'Europe prennent leur place. Évidemment, il est impossible, maintenant que cette mondialisation, à ce qu'il semble est sur son déclin, de savoir si, sans elle, l'Europe ou le Japon  auraient finalement délogé les États-Unis de leur position dominante. La quantité et la complexité des évolutions, tout au long de cette cinquantaine d'années qu'a duré le système de la mondialisation, ne permettent pas de tirer des conclusions catégoriques concernant la situation internationale sans cette mondialisation précise.
Ce système international[1], apparu comme nouveau alors qu'il ne l'était pas, a été accepté avec beaucoup d'enthousiasme d'un bout à l'autre de la planète. Et la raison de cet engouement était qu'il promettait la fin des crises, l'augmentation de la prospérité, l'assurance de bénéfices à l'ensemble des échanges, mais aussi la possibilité pour tous les habitants de la Terre d'améliorer leur situation, grâce aux nouvelles technologies. Les quelques économistes, parmi lesquels l'auteure du présent article, qui exprimaient, dès le début, des doutes concernant les effets attendus de la mondialisation[2], étaient traités d'hétérodoxes, de non progressistes, de râleurs, etc. Les conséquences néfastes de la mondialisation qui a manqué à toutes ses promesses initiales, ont par la suite rendu justice aux sceptiques.
Comme il n'existe que deux cosmothéories, celle de la libéralisation des échanges et celle du protectionnisme, elles sont appliquées en alternance, et qui plus est, pour des durées plus ou moins égales[3]. Selon François Lenglet[4], on observe avec le temps un cycle récurrent, d'une durée d'environ 80 ans, qui comprend deux demi-cycles d'une quarantaine d'années chacun: celui du protectionnisme et celui de la libéralisation du commerce international. Leur rotation semble obéir à une combinaison d'événements, tels que l'apparition de nouvelles technologies, le mécontentement croissant face aux conséquences néfastes de chacun des deux systèmes qui s'accentue au fil du temps, le passage du capitalisme à un stade ultérieur de développement, ou encore, la prédominance d'intérêts de certains États ou de puissants groupes sociaux de l'agenda international. Même dans la conjoncture actuelle, tout cela fonctionne ensemble. S'y ajoute toutefois un élément inquiétant qui est le fait que la phase de la mondialisation s'achève historiquement par une crise ou une guerre, comme cela s'est produit en 1870 et en 1929.
Depuis l'instauration de la dernière mondialisation, une cinquantaine d'années se sont écoulées, c'est-à-dire davantage que ce qui est prévu[5] pour son remplacement par un régime protectionniste. Et au-delà de cet indice chronologique, il y en a de nombreux autres qui parallèlement annoncent l'épuisement de la mondialisation et son remplacement par un autre régime international. Un coup fort, et j'ajouterais même mortel, pour stopper la mondialisation, du moins avec l'ancienne étendue, a été porté par le nouveau dirigeant de la planète, qui se montre hostile à l'ouverture incontrôlée des frontières, et ensuite avec l'annonce de l'instauration de taxes qui constituent l'expression la plus dure du protectionnisme.
Les trois paragraphes de cet article traiteront des trois types différents de mondialisation. La première qui a dominé la planète durant une cinquantaine d'années, est une mondialisation régie par des normes occidentales et qui est déjà sur le déclin, cédant une part de plus en plus grande de son fonctionnement au protectionnisme. La deuxième, connue comme étant numérique ou complémentaire, existe en même temps que la première. Enfin, la troisième, qui s'immisce sous les couleurs de la Chine et devrait dominer d'ici à 5 ou 7 ans.

I.    Mondialisation et anti-mondialisation
Le fait que les signes montrant un recul de la mondialisation de type occidental sont pris en considération, plaide en faveur de l'hypothèse selon laquelle la planète est sur le point de passer à l'autre système, à savoir celui du protectionnisme ou du moins une combinaison des deux systèmes, avec une part assez importante de protectionnisme. À ce point, il faut évidemment souligner que les élites de la planète réagissent fortement à l'abandon, ou ne serait-ce qu'à l'affaiblissement, de la mondialisation, et persistent à le faire passer pour un système permanent, justement parce qu'ils sont favorisés par celui-ci. Or, la mondialisation semble bien arriver à son terme.
Il est intéressant, à propos de ces deux systèmes économiques internationaux existants, de savoir lequel des deux, de par leur histoire, affiche les meilleurs résultats pour l'économie, mais aussi pour les citoyens du pays qui les adopte. Malgré le fait que le protectionnisme soit présenté par toutes les élites de la planète comme un système approprié aux faibles, à ceux qui ne supportent pas la compétitivité et sont plus ou moins considérés comme ayant des capacités limitées, il s'avère qu'il a été en place plus longtemps, comparé à son équivalent, celui de la libéralisation des échanges, mais aussi qu'il a un effet positif sur la croissance. Le système protectionniste, toutefois, fait peur et provoque l'hystérie, tandis que ses désavantages sont soulignés d'une façon souvent exagérée. Cette approche du protectionnisme peut être imputée au fait que depuis 100 ans, la libéralisation, surtout des échanges financiers, favorise largement les multinationales et les banquiers, qui réagissent ainsi parce qu'ils ne veulent en aucun cas perdre leurs privilèges[6]. Les observations suivantes de Lawrence Summers, concernant les fanatiques de l'ouverture des frontières sont particulièrement[7] éclairantes: «C'est un élitisme sans patrie qui s'est soumis à la mondialisation économique et à la prospérité individuelle, et non aux intérêts de la nation où il vit».
D'autre part, le principal moyen protectionniste est d'imposer des droits de douane, visant généralement à la protection de la production intérieure et de l'emploi intérieur. Une autre mesure protectionniste est la baisse volontaire de la production de certains produits, notamment agricoles, afin que leurs prix sur le marché international ne baisse pas[8]. Quoi qu'il en soit, la question de savoir si les mesures protectionnistes seront bénéfiques ou non à l'économie qui les adoptera, dépend de beaucoup d'autres facteurs parallèles, de sorte que chaque cas apparaîtra sous des formes différentes, avec des effets différents. Cependant, le fait que des économies se tournent vers un certain degré de protectionnisme s'explique presque toujours par la fatigue des citoyens qui ont vécu la violence de la mondialisation. En général, lorsqu'ils optent pour plus de protectionnisme, ils ferment les yeux, ne serait-ce que de façon passagère, sur les désavantages que cela comporte. Et justement, comme les deux systèmes internationaux existants disposent à la fois de désavantages et d'avantages, et qu'il n'est pas possible d'en prévoir à l'avance la dose et la combinaison, dans ces conditions, le meilleur choix à faire est d'essayer de mettre en place une combinaison des deux.
La mondialisation semble avoir atteint ses limites, et son maintien se heurte au fait qu'aucune puissance internationale ne peut la coordonner. En effet, les États-Unis dès le début n'étaient pas disposés à se charger du rôle qu'avait joué la Grande-Bretagne dans la phase précédente de la libéralisation des échanges commerciaux, et maintenant ils se tournent catégoriquement contre la mondialisation. Quant à la Chine, qui le pourrait en théorie, elle n'est pas encore prête à assumer un rôle international si important.
Il n'est toutefois pas certain que le protectionnisme, qui pourrait être considéré comme la réponse de l'Occident à la fin de la mondialisation, sera en fin de compte le système qui lui succèdera. Et cela, car la Chine avec son escorte est en train d'envahir la scène internationale, n'apportant pas seulement une simple mondialisation aux normes complètement nouvelles, mais aussi une culture diamétralement différente de celle de l'Occident. C'est la renaissance de la «route de la soie» qui est méthodiquement et minutieusement préparée et dont l'arrivée va tout changer dans la vie quotidienne des habitants de la planète Terre. Je prévois donc que le protectionnisme, dont la présence se fait déjà sentir dans le monde, ne sera pas clairement le nouvel ordre économique international qui succèdera à la mondialisation occidentale, mais simplement une «fraction» qui existera, sans dominer, en même temps que la mondialisation aux normes chinoises.
Donald Trump, et pas seulement lui, recourt désormais au protectionnisme, en tant que système alternatif de la mondialisation occidentale pour sauver l'Occident, à commencer naturellement par son propre pays, les États-Unis. Et l'absence d'idéologie de ceux qui s'opposent à la mondialisation est déjà couverte par la recherche de l'identité perdue: celle de la Nation, de la religion, des valeurs essentielles de la vie, de la culture. Par ailleurs, les peuples, de l'Amérique à l'Égypte, se montrent déçus par la mondialisation, tandis que les résultats positifs de celle-ci ne sont pas répartis de façon juste et sont accumulés au sommet. Le non-respect des promesses initiales de la mondialisation, de même que l'explosion des inégalités ont provoqué chez la plupart, en Europe surtout mais aussi en Amérique, une vague de colère, qui de toute évidence, ne se calmera pas avec l'élection en France d'Emmanuel Macron, et avec la réélection en Allemagne d'Angela Merkel[9]. Plus précisément, en Europe, où régnait une  mondialisation  plus restreinte, dans le cadre de l'Union Européenne et de la zone euro, les forces qui la poussent à la dissolution semblent plus fortes que celles de la cohésion, des améliorations réussies et du renouvellement. Les efforts du nouveau président français Emmanuel Macron pour raviver l'axe franco-allemand se heurtent à des divergences de vue essentielles entre la France et l'Allemagne, au sujet de la structure à venir de l'Europe. Emmanuel Macron est de toute évidence favorable à une Europe fédérale, qui transférerait des ressources entre les États membres, et qui aurait son propre ministre des Finances, tandis que l'Allemagne y est catégoriquement opposée, surtout avec le gouvernement anti-européen dont elle s'est dotée après les dernières élections. Les deux pays fondateurs de l'Union Européenne sont d'accord pour la faire évoluer vers une union économique à plusieurs vitesses, mais cela éloignera davantage encore le sud de l'Europe de l'idéal européen, renforçant le taux déjà élevé d'euroscepticisme et contrariant les efforts de Jean-Claude Juncker, le président de la Commission Européenne, pour intégrer les pays des Balkans à la zone euro[10].
Les caractéristiques positives aussi bien que négatives des deux systèmes internationaux disponibles favorisent chacun différents groupes sociaux tout au long de leur mise en application. Plus précisément, la libéralisation du commerce existe en même temps avec le néolibéralisme, qui souvent atteint les limites du laisser-faire, laissez-passer. Le système est hostile à l'intervention de l'État dans l'économie et à l'État-providence. Par conséquent, le système de la libéralisation du commerce favorise les puissants. Ceux-ci semblent convaincus que ce sont les faibles qui, n'étant pas en mesure de supporter la compétitivité et de réussir, recherchent la protection de l'État, raison pour laquelle le protectionnisme, selon eux, nuit au progrès. Et puis, au temps de la mondialisation, l'importance des frontières nationales recule, de même que la souveraineté des gouvernements nationaux, tandis que les inégalités de toutes sortes se creusent et que la compétitivité s'intensifie[11]. Dans le cadre de la mondialisation, les préférences se tournent contre la politique expansive monétaire et économique et par voie de conséquence, contre l'inflation, même lorsque son rythme est très faible, et au contraire, en faveur de la stabilité monétaire austère, de manière à rendre sûre la circulation des capitaux d'un bout à l'autre de la Terre. Le système protectionniste, au contraire, marche de concert avec l'interventionnisme de l'État et l'État-providence, avec des mesures pour réduire les inégalités, et avec le renforcement de la place de la classe moyenne. Un certain degré d'inflation contrôlée, qui aide au remboursement des dettes ou des déséquilibres contrôlés dans les différentes balances est, en principe, toléré. Comme l'analyse détaillée des effets néfastes de la mondialisation a été faite, il me faut maintenant ajouter dans cet alinéa les résultats négatifs du protectionnisme. Ils peuvent se résumer comme suit:
• Les consommateurs, au sein de chaque économie aux frontières fermées, auront un choix plus restreint dans les produits qu'ils voudront consommer et, souvent, ils les acquiéreront à un prix plus élevé ou même, il est possible qu'ils soient de qualité inférieure à ceux importés.
• Les entreprises nationales auront probablement un coût de production plus élevé, car la possibilité de recourir à des économies d'échelles sera restreinte.
• Les industries nationales, notamment dans le cas où les restrictions de change imposées s'effectuent de manière stricte et efficace, risquent de réduire les chances, pour les entreprises spécialisées, d'introduire à temps les technologies nouvelles.
• Il peut s'avérer que des entreprises nationales, dans des économies soumises aux restrictions de changes, recherchent des pays dotés d'un régime de libre-échange. Cet argument contre le protectionnisme a toutefois une portée limitée, étant donné que selon la règle, lorsqu'une guerre commerciale commence, elle tend à se généraliser.
Quant à la démondialisation, quelle définition lui convient-elle? Frédéric Lordon[12] en considère les nombreuses caractéristiques comme radicalement inverses de celles de la mondialisation, dans la mesure évidemment où la démondialisation est perçue comme une bénédiction. Voici, donc, la définition de la mondialisation: «La concurrence entre économies à standards salariaux abyssalement différents. La menace permanente de délocalisation. La contrainte actionnariale exigeant des rentabilités financières sans limites». Et la définition négative de la mondialisation qui est en même temps une définition positive de la démondialisation, toujours selon Frédéric Lordon[13] est la suivante: «réduire les flux de marchandises et de capitaux, et relocaliser les systèmes productifs (…), stopper la concurrence entre travailleurs et paysans du monde, valoriser la diversité des savoirs et des pratiques sociales, nourrir les populations et assurer la souveraineté alimentaire». Walden Bello[14] tente lui aussi de définir la démondialisation, de la façon suivante: « Il s’agit de réorienter les économies, de la priorité à la production pour l’exportation, à celle pour la production destinée aux marchés locaux».
Il me faut absolument insister sur le fait qu'il est très difficile d'en déduire que c'est l'un ou l'autre des deux systèmes disponibles qui est le plus efficace et pertinent: celui du libre-échange et celui du protectionnisme. Et cela car, premièrement, leur mise en œuvre est trop rarement absolue pour exclure leur combinaison, et deuxièmement, justement parce que les résultats sont fonction de leur combinaison.
Les signes de fatigue de la mondialisation sont déjà observés, et souvent de façon dramatique, dans de nombreux secteurs. D'abord, les échanges financiers, qui ont posé leur sceau sur la mondialisation déjà sortante, sont en baisse. Avant la crise, ils s'élevaient à 206 trillions de dollars ou 355 % du PIB mondial et ont déjà reculé de 50 unités environ dans le PIB mondial. Le flux des capitaux internationaux a affiché une baisse tout aussi verticale, qui est estimée à environ 70 %, comparée à avant le début de la crise. De leur côté, les banques se sont empressées de réduire les prêts internationaux de 3 trillions de dollars, par rapport à ce qui prévalait avant le début de la crise. L'encouragement du retour des échanges à l'intérieur des frontières pourrait être interprété comme une recherche, de la part des banques, de plus de sécurité. Cette tendance a été, en tout état de cause, renforcée par la crise, mais pas seulement. Parallèlement, de nombreuses économies retournent aux contrôles sur la circulation des capitaux. Ainsi, le flux global des capitaux, qui depuis 2007 atteignait les 11 trillions de dollars, ne dépassait pas le tiers de ce montant en 2012[15]. Plus spécifiquement, on estime que pour l'Union Européenne, au milieu de 2013, sa totalité financière avait retrouvé son niveau de 1999, autrement dit celui d'avant l'adoption de la monnaie unique européenne[16]. On peut raisonnablement se demander, alors, si cette aversion croissante pour la prise de risque se poursuivra après la crise. Rien n'est certain mais, dans le passé, le renversement de l'ordre économique international venait habituellement après des crises économiques. Ainsi, il est fort probable que, maintenant aussi, ce phénomène demeurera même après la crise. La forte tendance à la baisse des échanges financiers concerne aussi les investissements étrangers directs qui diminuent après la crise. Selon des estimations[17], les investissements étrangers directs pour les entreprises ont affiché une baisse supplémentaire de d'ordre de 15 % en 2012. Dans ce secteur, on observe que toutes les économies nationales ont une aversion croissante pour la vente de leurs richesses publiques. Un autre signe de stabilité est celui du commerce international, lequel depuis 2012 tourne autour de 2 % contre 8,5 % pour la période 2002-2007. Ce ralentissement du commerce international suit celui de l'activité économique internationale dont le rythme, depuis 2011, n'est que de 3,4 % contre plus de 5 % avant. À prix constants, les modifications du commerce international sont inférieures, pour la première fois depuis 1950, à celles du PIB mondial[18]. L'élasticité-revenu des échanges était égale à 2 en 1990 tandis que maintenant elle n'est que de 1[19]. La signature d'un nouveau traité de libre-échange et d'investissement entre les États-Unis et l'Europe (TTIP) avait permis d'espérer une redynamisation du commerce international, mais le nouveau président américain a finalement refusé d'en faire partie. La déclaration de Pascal Lamy, l'ancien directeur général de l'OMC[20], est significative: «La menace protectionniste est peut-être plus forte maintenant qu'elle ne l'a jamais été depuis le début de la crise», a-t-il déclaré à Genève en 2013. Le ralentissement du commerce international, en tant que pourcentage dans leur PIB semble, en raison de la crise, plus fort dans le cas des économies émergentes, car leurs exportations ont été touchées par la baisse de la demande des économies avancées, tandis que leurs importations sont plus vulnérables en temps de crise que dans les économies avancées. Effectivement, alors qu'avant la crise, les importations des pays en développement avaient un rythme annuel de 7 %, elles ont maintenant reculé en moyenne à 3 %. Davantage peut-être que la stabilité du commerce international, le ralentissement de la mondialisation se confirme par la tendance nette des économies nationales à conclure des accords régionaux. Les États-Unis, notamment, réduisent depuis peu leur activité dans les échanges mondiaux, concluant des accords commerciaux avec leurs alliés par excellence, à savoir l'ALENA, l'Union Européenne, l'Asie, le Japon, la Corée du sud, l'Australie et la Nouvelle-Zélande. Avec ces accords régionaux, qui finissent par porter un coup dur à la mondialisation, les États-Unis s'efforcent de limiter les réactions des trois économies émergentes, la Chine, l'Inde et le Brésil, lesquelles cherchent à sauvegarder leurs propres intérêts[21]. Effectivement, les économies émergentes, qui ont pris conscience de l'augmentation de leur poids spécifique dans l'arène de l'économie mondiale, unissent leurs forces et se montrent de plus en plus réticentes à accepter des accords qu'elles jugent possiblement nuisibles à la poursuite de leur croissance rapide. C'est la raison pour laquelle elles ont réagi à la volonté des économies avancées d'étendre la libéralisation des échanges internationaux aux services, au régime des investissements étrangers et aux marchés publics.
Maintenant que la mondialisation traditionnelle de type occidental est sur le déclin, on ne peut s'empêcher de noter, non sans quelque ironie, que c'est l'Amérique qui l'avait imposée il y a une cinquantaine d'années, et que c'est encore l'Amérique qui désormais se tourne contre elle. Cette réaction semble avoir été provoquée par le mécontentement de Donald Trump face à la libéralisation incontrôlée du commerce international, qui s'explique par le fait que 77 % du déficit commercial des États-Unis provient des transactions commerciales avec des pays appartenant à l'OMC (World Trade Organization). De plus, il est vrai que le niveau moyen des tarifs douaniers américains étaient jusqu'à aujourd'hui largement inférieur à celui des autres pays[22] avec lesquels les États-Unis commercent.
Les préférences et les réactions du nouveau président américain sont, a priori, difficiles à classer dans une École économique précise, comme le fait remarquer très justement l'économiste Christian Chavagneux: «Libéral le matin, il promeut des baisses massives d’impôts et une déréglementation tous azimuts ; keynésien le midi, il souhaite engager un vaste plan de dépenses publiques ; protectionniste le soir, il veut taxer les produits fabriqués à l’étranger et se fermer aux migrations internationales». Et Christian Chavagneux aboutit à un constat surprenant mais interprétatif, concernant le comportement de Donald Trump.  Il soutient[23] que le nouveau président américain est un «mercantiliste», autrement dit les mesures qu'il prend, et qui semblent a priori incohérentes, visent à réduire la sortie des capitaux du pays et à en encourager autant que possible les entrées.

II. La mondialisation digitale complémentaire[24]
Le vide causé par le recul de la mondialisation traditionnelle est comblé, au moins en partie, par une mondialisation différente qui ne connaît pas de frontières. En effet, bien que les échanges de biens semblent fatigués, comme cela été démontré ci-dessus, les échanges numériques de services explosent. Souvent incorporés aux marchandises, les services sont largement sous-estimés par les statistiques du commerce international. Selon l’OCDE, l’analyse de la valeur ajoutée des produits échangés montre que la part des services dans le commerce mondial de biens et de services était de 64 % en 2016 et non de 23 %[25]. Mais ces chiffres ne permettent pas d’appréhender l’essor spectaculaire de la mondialisation digitale, car ils brouillent les frontières entre biens et services, et ne s'appuient pas directement sur des biens marchands, comme le montre l’exemple de Google, repris en masse par les start-up digitales. Ainsi, les flux internationaux de données (data flows) ont été multipliés par 45 depuis 2005 (+ 50 % par an), pour atteindre 400 000 gigabits par seconde fin 2016. Selon une étude du McKinsey Global Institute, la contribution de ces flux à la croissance du PIB mondial serait d’ores et déjà plus significative que celle du commerce mondial de biens. Ces flux sont composés pour l’essentiel d’informations, de recherches, de communications, de transactions, de vidéos et de transferts de données intrafirmes. Ainsi propagent-ils idées et innovations, et bouleversent-ils la nature et la dynamique de la mondialisation qui confère un rôle essentiel aux plates-formes digitales, comme Amazon ou eBay. Ces plates-formes mettent en relation des acheteurs et des vendeurs des cinq continents. En 2016, le montant des biens et des services vendus sur Amazon et Alibaba représentait 700 milliards de dollars (un quadruplement en cinq ans). Depuis 2005, le chiffre des ventes en ligne a été multiplié par 10 et on estime que ce chiffre devrait augmenter et atteindre 100 milliards d'euros en 2019[26]. Les consommateurs en ligne ont dépensé en moyenne 2200 euros pour 33 échanges en 2017, alors qu'en 2007 ils avaient dépensé moins de 800 euros. 59 % des consommateurs en ligne se sont adressés, pour leurs achats, à des pays européens, du moins une fois sur deux, mais aussi à la Chine, pour 1/4 de leurs achats[27].
Une différence notoire de cette nouvelle forme de mondialisation par rapport à la forme traditionnelle, est qu'elle donne l'occasion à des milliers de petites entreprises d'économies en développement de participer au e-commerce international, et aussi d'être compétitives avec des plus grandes. Selon les estimations du MGI's, tous les pays ne bénéficient pas autant de ces opportunités offertes par l'internet. Les économies qui s'activent davantage dans cette forme de mondialisation sont Singapour, les Pays-Bas, les États-Unis, l'Allemagne et la Chine. Si tous les pays avaient une part active dans l'e-commerce, on estime que le PIB mondial augmenterait de 13 %[28].
Il nous faut toutefois faire remarquer que la mondialisation digitale, même si elle donne l'impression de fonctionner démocratiquement, est en réalité très différente[29]. En effet, même si l'internet offre, en théorie, une quantité infinie de choix aux consommateurs, les gagnants, au bout du compte, qui récoltent des sommes et une notoriété énormes, sont très peu nombreux. Et cela, car la technologie dirige les consommateurs/spectateurs vers ce qui est prévu comme étant le plus attractif, laissant en bout de file les moins demandés, les «laissés pour compte». Par exemple, Netflix, qui propose des centaines de DVD d'œuvres cinématographiques et de vidéos, laisse systématiquement très peu de temps les films très demandés, tandis que tous les autres sont mis au placard. Parmi les milliers d'œuvres cinématographiques du monde entier, en 2016, dont 700 étaient américaines, les cinq qui venaient en tête étaient des productions de Walt Disney. La même image est donnée par BuzzAngle Music dont, en 2016, la demande des 1000 chansons qui sont devenues célèbres représentait 23 % de la demande totale. En 2007, aux États-Unis, parmi les 3,9 millions de morceaux de musique, seuls 36 représentaient 7 % de l'ensemble des ventes. Les gens veulent voir, écouter, acquérir ce que la plupart veulent avoir. Bien que tous les participants en ligne soient libres de choisir parmi quantité de produits et services, le manque de temps illimité restreint leurs préférences, lesquelles se réduisent, sauf exception, à celles des autres. «Le monde de l'internet est ainsi dominé par l'oligarchie des plates-formes géantes, comme Facebook, Google, Amazon, Netflix, Disney, Alibaba et Tencent, et les riches deviennent plus riches». Le résultat est, comme le fait remarquer Chris Anderson en 2016 dans son livre The long Tail, qu'en fait, dans le divertissement de masse le problème n'est pas si on va «vendre peu d'unités d'une grande quantité de produits» mais si on va vendre «beaucoup plus d'une petite quantité».
La puissance démesurée qu'ont acquise en Occident ces entreprises géantes de l'internet, telles que Facebook, Google et Amazon notamment, a commencé à faire prendre conscience des dangers qui y sont liés et à chercher des moyens de les limiter. Les principaux problèmes que pose leur puissance énorme vient du fait que c'est la compétitivité qui est en fait supprimée, en raison de l'achat systématique des concurrents, mais également du fait que la concentration d'un nombre illimité d'informations personnelles rend possible de suivre tous les aspects de la vie privée des citoyens, et dans le domaine de l'économie, identifier les conditions d'achat en ligne, ce qui remet sérieusement en cause le fonctionnement de la démocratie. Je voudrais également citer le récent scandale lié à Facebook, dont il a été prouvé qu'il concerne la vente de données personnelles de 87 millions d'usagers. Tous les gouvernements ont commencé à s'opposer à la puissance incontrôlée des géants de l'internet, surtout après l'amende de 2,7 milliards de dollars que la Commission Européenne a imposée à Google en 2017. Et parallèlement à cela, des signes montrent que les consommateurs, même s'ils ne peuvent pas imaginer vivre sans les services offerts par les géants de l'internet, semblent pourtant  affirmer qu'un certain contrôle est nécessaire. Ce changement peut s'expliquer par les profits astronomiques que ces entreprises s'assurent en continu, et dont la valeur marchande est estimée à 3 trillions de dollars, avec un taux d'imposition très faible. La réaction de l'opinion publique est en plus renforcée par la corrélation entre les profits énormes de ces entreprises et les très grandes inégalités de répartition des revenus[30]. À cause du récent scandale Facebook, où l’on a découvert que des informations confidentielles de 87 millions d'usagers ont été vendues et se trouvent dans la nature, une nouvelle discussion s'est ouverte autour des monstres numériques[31]. Il s'agit de cette question plus générale, «en quoi sont-ils utiles?». Plus particulièrement, les questions adressées à monsieur Zuckerberg, devant le Congrès américain, au motif d'imposer éventuellement des modifications restrictives dans le mode de fonctionnement de son entreprise, étaient: «Les informations font-elles l'objet d'un quelconque contrôle?»; «Avec qui les coordonnées personnelles des clients sont-elles partagées?»; «Que fait Facebook exactement?». Naturellement, elles concernent le système d'information numérique dans son ensemble. Cette question relativement concise peut être dès lors posée ainsi[32]: «Dans quelle mesure la combinaison d'analyses sophistiquées et de quantités massives de données sur les usagers mènera-t-elle à une augmentation du bien-être et dans quelle mesure entraînera-t-elle de simples changements dans la répartition de leurs richesses?»
 Le problème réside dans la difficulté de mesurer la productivité des services en général et plus particulièrement de ces entreprises numériques, car elle ne peut pas être mesurée à l'aide des outils traditionnels.
La mondialisation digitale, malgré les quelques difficultés qu'elle laisse apparaître, devrait survivre avec toutes les nouvelles situations et renversements internationaux, et ne cessera d'amplifier sa portée. 

III. La mondialisation chinoise
Maintenant, donc, que la mondialisation traditionnelle semble se marginaliser, une autre mondialisation voit le jour, aux formes nouvelles, et qui envahit énergiquement la scène internationale, emportant tout sur son passage. C'est la mondialisation chinoise[33], qui avait été annoncée par Xi Jinping en 2013 comme «une ceinture, une route», et qui a l'ambition de «dessiner le monde» autour d'un nouvel ordre économique international dont le noyau sera la Chine. Il s'agit du grand projet du charismatique président Chinois, Xi Jinping, que lui-même qualifie de «nouveau plan Marshall», mais dans une version plus audacieuse que le premier[34].
Avant de m'étendre davantage sur l'enjeu de cette «nouvelle route de la soie» qui devrait bouleverser la scène économique internationale, il me paraît intéressant d'examiner comment le président Chinois conçoit la mondialisation, si celle-ci se définit simplement comme une libre circulation des biens, services et facteurs de production. Du côté de la politique communiste chinoise, l'enthousiasme de Xi Jinping pour la mondialisation semble a priori curieux, comme on a pu le constater à Davos en 2017: «Le protectionnisme, c'est comme être tout seul dans le noir». Cette déclaration cesse d'être curieuse et inexplicable si on la lie avec les résultats fantasmagoriques de la croissance assurée par la mondialisation à la Chine. Sans la mondialisation, la Chine serait encore un pays pauvre et marginal, et pas seulement la Chine, mais aussi d'autres économies émergentes. Néanmoins, la position de Xi Jinping face à la mondialisation, en dépit de ses déclarations enthousiastes, sont loin d'être claires. Lorsqu'à Davos toujours, il dit qu' «il faudra redéfinir la mondialisation...», ce à quoi s'ajoute une série d'actions, on peut en déduire que la Chine cherche à établir une mondialisation aux formes spécifiques, qui naturellement iront en sa faveur. Plus exactement, depuis l'arrivée de Xi Jinping au pouvoir en 2012, les contrôles à l'exportation des capitaux, les critiques à l'encontre des convictions de l'Occident et la censure de l'internet se sont intensifiés. De plus, 80 % des entreprises américaines croient que la Chine se montre de moins en moins disposée à accepter les entreprises étrangères sur son sol[35]. La mondialisation appliquée par la Chine est combinée avec le protectionnisme, comme son capitalisme est combiné avec le communisme. La mise en œuvre, sous cette forme, de la mondialisation intègre la Chine dans l'actuel système des échanges internationaux mais, dans le même temps, une autre mondialisation avance, originale, complètement chinoise et visant à apporter des changements ravageurs dans l'économie mondiale. Il s'agit de la décision, déjà appliquée, de la Chine de faire revivre la «route de la soie».
La «route de la soie» était, il y a 2000 ans, le principal axe commercial reliant l'Occident avec l'Orient. C'est par cette route qu'est arrivé Genghis Khan en Europe, et c’est par cette route qu'Alexandre le Grand a presque atteint la Chine. La fusion de ces deux grandes civilisations, grecque et orientale, a donné une impulsion extraordinaire aux sciences, aux arts et à la philosophie. La pénétration d'Alexandre le Grand en Orient, par la route de la soie, a permis la création de nouvelles villes, dont nombreuses sont celles qui portent son nom, et a diffusé la culture grecque et la pensée grecque dans les régions les plus lointaines. Le lien, par conséquent, entre la Chine et la Grèce remonte à des siècles, à travers la première route de la soie. Il se ravive avec la «nouvelle route de la soie», et avec le port du Pirée que la Chine a choisi comme porte pour faire entrer ses produits vers l'Europe, lesquels circuleront grâce à la flotte marchande grecque[36].
La croissance économique avait rendu prohibitif le coût de la circulation des produits par la «route de la soie» qui avait été abandonnée pendant des siècles. Mais de nouveau, les nouvelles technologies ont fait réapparaître la possibilité économique d'exploiter cette route, puisque la circulation ferroviaire est devenue rapide et financièrement abordable.
Les informations concernant les préparatifs effrénés de cette mondialisation, nouvelle et originale, planifiés et réalisés par la Chine, bien qu'elles soient relatées discrètement et sans fanfare, traitent certainement de l'événement le plus important, étant donné que ses effets sur le long terme changeront la face du monde. Il s'agit d'une mondialisation dotée d'une philosophie complètement différente, qui fait table rase de toutes ses formes précédentes. Avec un budget se comptant en trillons de dollars, la Chine vise la renaissance de la «route de la soie», mettant en œuvre des travaux d'infrastructure colossaux au Laos, au Pakistan, au Kenya, en Europe. La Chine projette de tracer des lignes de chemin de fer qui commenceront à Budapest, en Serbie et assureront ainsi une artère supplémentaire afin de diffuser ses produits en Europe. Le port du Pirée, acheté par la Chine, sera son tremplin vers l'Europe. Le projet «une ceinture, une route», promu par le président Chinois Xi Jinping, prévoit la construction d'infrastructures en Asie, en Afrique et en Europe, et améliorera la qualité de vie des habitants de plus de 60 pays dans le monde. L'objectif de ce projet de grands travaux est la valorisation, autant que faire se peut, de l'avantage stratégique dont dispose chaque pays qui y participe. 
Plus précisément, les ingénieurs Chinois construisent des centaines de tunnels et ponts dans la jungle du Laos qui supporteront les rails de la voie ferrée longue de 414 kilomètres. Ce chantier prévoit de relier six pays asiatiques et le coût estimé s'élève à 6 milliards de dollars. La Chine construit également au Pakistan des centrales électriques afin de fournir en électricité des régions qui n'en sont pas dotées. Ces investissements, selon des estimations, s'élèveront à 46 milliards de dollars. Au Kenya, la Chine améliore la ligne ferroviaire qui relie le port de Mombasa à Nairobi, pour y faciliter l'accès aux produits chinois. Cette ligne ferroviaire a été mise en service à l'été 2017, et son entretien dépendra pendant plusieurs années de la Chine. D'importants chantiers d'infrastructure sont programmés ou ont débuté au Vietnam, au Bangladesh, au Sri-Lanka, au Cambodge, en Tanzanie etc. Financée par la Chine, la construction de la ligne de chemin de fer est programmée, de Budapest à Belgrade, afin d'assurer une nouvelle artère pour diffuser les produits chinois en Europe, par le port du Pirée. D'un commun accord et avec d'autres, des investissements colossaux dans des chantiers d'infrastructure, en cours de réalisation ou à venir, sur les trois continents, Asie, Afrique et Europe, la Chine est en train d'ériger son empire mondial, sa propre mondialisation. Les besoins importants en infrastructures de nombreux pays qui se sont associés à la «nouvelle route de la soie» atteignent 1,7 trillons de dollars par an. Les sommes astronomiques nécessaires à la réalisation de cet ambitieux projet justifient la peur de menaces sérieuses. Le régime communiste au Laos est considéré comme une menace réelle, tout comme l'instabilité politique générale dans la région et la corruption. Toutefois, le président Chinois semble certain que sur le long terme, les bénéfices pour son pays dépasseront de beaucoup les sommes investies, aussi importantes soient-elles. On compte que la réalisation de ce projet permettra d'employer 100 000 Chinois.
La construction, même avec pertes, de projets d'infrastructure dans le monde entier, d'une ampleur inconcevable, lie de manière admirable le problème de la surabondance des produits chinois en raison du ralentissement de son rythme de croissance, tels l'acier, l'aluminium, le ciment et les machines, avec la domination mondiale de la Chine. Ajoutons que l'utilisation du charbon a été arrêtée en Chine, mais pas la production. Celle-ci est écoulée au Kenya où, aux frais de la Chine, sont construits des centrales électriques pour répondre à la demande croissante en électricité du pays[37]. Ces produits, comme de nombreux autres, ne peuvent plus être absorbés par la Chine dont le taux de croissance ralentit. Le président Chinois fait un parallèle entre le plan «mondialisation 2.0» et le plan Marshall, qui a aidé à la reconstruction de l'Europe après la guerre, et à travers lequel l'Amérique s'est fait des alliés en Europe et a pu s'imposer comme première puissance mondiale.
Pour l'heure, la Chine, de son côté, garantit que sa mondialisation n'installera pas sa puissance sur des alliances stratégiques, ni sur un contenu similaire au nouvel ordre des choses du président américain, dont le mot d'ordre est «L'Amérique d'abord», fondé sur le protectionnisme. La Chine, au contraire, va ériger une nouvelle mondialisation visant le long terme et non le court terme, reposant sur les investissements publics, dans le monde entier. Bien que l'Australie ait refusé d'intégrer ce plan, la taille de la Chine, tout comme ses perspectives sont telles que tous s'efforceront d'entretenir les meilleures relations avec elle.
En dépit des compliments réciproques de la part de l'Amérique et de la Chine, il ne fait aucun doute que le succès de la mondialisation chinoise signifiera la fin de la domination des États-Unis. Par conséquent, il semble évident que l'Amérique ne voie pas d'un bon œil les visées dominatrices de la Chine, et la question est de savoir ce qu'elle fait ou ce qu'elle devrait faire pour y faire obstacle. Les États-Unis, de leur côté, s'engagent dans un régime protectionniste, dans le domaine du commerce international, portant atteinte aux économies qui échangent essentiellement avec eux, surtout si ces échanges ont pour résultat la formation d'un déficit de la balance commerciale au détriment de l'Amérique. Ensuite, l'Amérique, toujours dans le but d'éviter un déficit de sa balance commerciale, s'est retirée de l'accord de partenariat transpacifique (Trans-Pacific Partnership) dont faisaient aussi partie l'Australie, le Bruneï, le Canada, le Chili, le Japon, la Malaisie, le Mexique, la Nouvelle-Zélande, le Pérou, Singapour et le Vietnam. Au-delà des doutes justifiés sur le fait que, dans le cas de l'Amérique, le protectionnisme est préférable au fait de tolérer un déficit de la balance commerciale avec certains pays, ce qui est certain, c'est qu'avec ces décisions, l'Amérique laisse un vide que la Chine émergente, en tant que première puissance mondiale, s'empresse de combler. Ainsi, l'opinion selon laquelle les choix de l'Amérique, au lieu d'empêcher ou de ralentir le triomphe mondial de la Chine l'accélère, semble-t-elle se justifier[38]. On peut raisonnablement s'attendre à ce que tous les pays membres de l'Accord de Partenariat transpacifique (TPP), mécontents à juste titre d'avoir été abandonnés par l'Amérique, se feront un plaisir de s'approcher de la Chine et de s'associer à son ambitieux projet de domination du monde[39]. Il est certain que l'Amérique s'inquiète en suivant les tendances expansionnistes manifestes de la Chine, qui touchent en fin de compte la planète entière. Les inquiétudes des États-Unis face à la montée très rapide de la Chine dans tous les domaines, dont les nouvelles technologies, les ont tout récemment amenés à prendre de nouvelles mesures visant à protéger leur souveraineté. Plus précisément, prétextant d'une manière générale, leur sécurité nationale, les États-Unis refusent de plus en plus souvent et d'une manière plus générale, d'autoriser l'achat d'entreprises américaines par la Chine. En imposant ces nouvelles restrictions, l'Amérique s'efforce de protéger par tous les moyens sa propre nouvelle technologie. Le gouvernement américain exprime ainsi de fortes suspicions au sujet de cas spécifiques où l'achat d'entreprises par des investisseurs étrangers, plus exactement Chinois, visaient à accéder aux nouvelles technologies. C'est justement cette tendance que l'Amérique cherche à éviter.
Cependant, on ne peut justifier l'inquiétude de l'Amérique par le seul déferlement de la Chine sur la planète entière, car l'Union Européenne, à son tour, se sent à juste titre menacée. Et cela, car les Chinois se rapprochent déjà de onze États membres de l'UE et cinq pays des Balkans[40] qui coopèrent et sont financés par la Chine. Ces pays sont: la Hongrie, la Bulgarie, la Roumanie, la Pologne, la Bosnie-Herzégovine, la Serbie, la Croatie, la Slovénie, l'Albanie, l'ARYM, le Monténégro, la Tchéquie, la Lituanie, la Lettonie et l'Estonie. Des pays de l'UE et sources alliés, réagissant contre la Chine, soutiennent qu'elle «cherche à s'insinuer dans l'UE et à faire éclater sa cohésion». Bien que la Chine ait assuré qu'elle n'avait point de telles visées et que, au contraire, elle cherchait à conclure des accords commerciaux multilatéraux, qui profiteraient à tous, comment ne pas se demander, non sans quelque ironie difficile à éviter, de «quelle cohésion européenne» parlent ces accusations à l'encontre de la Chine. Du BREXIT, avec la Grande-Bretagne qui a officiellement déclaré «nous ne voulons pas de cette Europe»? De la Catalogne dont la liberté de parole est étouffée par les menaces terrifiantes et les manipulations programmées? De la Hongrie qui a choisi à plusieurs reprises de faire ce qui va dans son intérêt national et ne correspondait pas à ce qui lui était imposé par l'Union Européenne? De la montée en Europe de ce qu'on appelle les partis «populistes» qui ne veulent pas entendre parler de l’UE? Ou bien enfin, sans trop m'étendre, de la Grèce, pour le sauvetage de laquelle (et dans une plus large mesure de tout le sud de l'Europe), aucune solution n'a été trouvée, en huit ans, si ce n'est celle de sa destruction?
L'Union Européenne s'emploie à des contrôles pour savoir si les investissements de la Chine sur le sol européen sont viables et si les règles européennes sont respectées concernant l'obligation d'appel d'offre[41]. Et alors que l'Union Européenne se soucie de détails bureaucratiques, la Chine a déjà investi en Europe, depuis 2012, 15 milliards de dollars et pour les prochaines années, elle projette des investissements supplémentaires d'une hauteur de 10 milliards de dollars[42]. Pour 2016 notamment, année où les investissements publics en Europe avaient atteint leur plus bas niveau depuis vingt ans, les investissements de la Chine se sont élevés à 35 milliards d'euros, affichant une forte hausse de 77 % par rapport à 2015[43].
Pour conclure, étant donné que l'Occident tarde à réagir pour contenir l'invasion et la montée de la Chine au sommet de l'économie internationale, il est à craindre que ses efforts s'avèrent finalement inefficaces.






Bibliographie sélective

Alternatives Économiques, No 341, décembre 2014.
• Bremmer, Ian (2017), "Yes Merkel has won but the fires of European populism are still raging", Time 09/10.
"Briefing Coping with techlash" (2018), The Economist, 20/01.
Cabinet de consultants McKinsey.
• Cambanis, Sofia Hiniadou (2017), "China-Greece relations from Old to New Silk Road, Kathimerini (édition anglaise) 3/12.
• Charlemagne, "Mr Juncker's Indian summer" (2017), The Economist, 16/09.
• Charlemagne/More than yuan Europe" (2017), The Economist, 02/12.
• D. J. (2018), "L'e-commerce passe un nouveau cap", Alternatives Économiques
MGI’s.
Deglobalization, ideas for a New World Economy (2002), Londres et New York.
• Donnet, Pierre-Antoine (2018), Quand la Chine achète le monde, Éditions Philippe Picquier, Paris.
• Laos, Van Vieng (2017), "Rearranging global trade", International New York Times, 16/05.
• "Le grand ralentissement des échanges internationaux", Alternatives Économiques, No 352,
décembre 2015.
• Lenglet, François (2014), La fin de mondialisation, Librairie Arhème Fayard/Pluriel, Chapitre 5-L’éternel  retour.
• «Frédéric Lordon et la démondialisation», https://relocalisation.wordpress.com, 22 août 2013.
• "Mondialisation: reflux ou mutation?" (2017), Alternatives Économiques, No 372, octobre.
• Negreponti-Delivanis, Maria (2002), La mondialisation conspiratrice,  Fondation Delivanis , éd. L’Harmattan, Paris 2002, en guise de préface (traduit du grec).
Παγκόσμιοs Οργανισμός Εμπορίου
• Παπαγεωργίου Γιώργος  Χ.  (2017) "Η κινέζικη εισβολή τρομάζει τις Βρυξέλλες", Πρώτο θέμα, 03/12 [Papageorgiou Giorgos Ch. (2017) "L'invasion chinoise effraie Bruxelles", Proto Thema, 03/12].
Perlez, Jane and Yufan Huang (2017), "Rearranging global trade", International New York Times, No 377.
• Porter, Eduardo (2018), "Facebook: Creepy and valuable", International New York Times, 19/04.
"Reassessing global trade" (2017), The Economist,13.05.
• Somini Sengupta (2018), "China wields its coal power", International New York Times,
02/03.
• Special Report-Mass Entertainment (2017), "Winner take all", The Economist, 11/02.
Summers, Lawrence «America needs to make a new case for trade», Financial Times, 27 avril 2008.
• "Trump ou le mercantilisme en marche" (2017),   Alternatives Économiques, No 367, avril .
• Xuetong, Yan (2017), "Trump era could held China boom", International New York Times, 26/01.

           




[1] Il ne s'agissait pas d'un système vraiment nouveau, mais plutôt d'un système qui se répétait à de longs intervalles, et auquel fut donné un nouveau nom, «mondialisation», mot qui ne figurait alors pas dans le dictionnaire.
[2]  Maria Negreponti-Delivanis (2002), La mondialisation conspiratrice,  Fondation Delivanis, éd. L’Harmattan, Paris 2002, en guise de préface (traduit du grec).
[3]  François  Lenglet (2014), La fin de mondialisation, Librairie Arhème Fayard/Pluriel, Chapitre 5-L’éternel  retour.
[4] ibidem.
[5]ibidem.
[6] François Lenglet, op. cit. p. 212.
[7] Lawrence Summers (2008), « America needs to make a new case for trade », Financial Times, 27 avril.
[8] Mesure largement utilisée par l'UE dans le secteur primaire.
[9] Ian Bremmer (2017), "Yes Merkel has won but the fires of European populism are still raging", Time   09/10.
[10] Charlemagne, "Mr Juncker's Indian summer" (2017), The Economist, 16/09.
[11] Même si ce résultat n'est pas certain, étant donné que l'on observe un net tournant vers les acquisitions  et les fusions.
[12] «Frédéric Lordon et la démondialisation», https://relocalisation.wordpress.com, 22 août 2013.
[13] Ibidem.
[14] Deglobalization, ideas for a New World Economy , Londres et New York, 2002.
[15] Ibidem.
[16] François Lenglet, op. cit. p. 18.
[17] Cabinet de consultants McKinsey.
[18] Alternatives Économiques, no 341, décembre 2014.
[19] "Le grand ralentissement des échanges internationaux", Alternatives Économiques, no 352 décembre 2015.
[20] Organisation Mondiale du Commerce.
[21] Alternatives Economique op. cit.
[22] "Reassessing global trade"(2017), The Economist,13/05.
[23] «Trump ou le mercantilisme en marche» (2017),  Alternatives Économiques, No 367, avril.
[24] «Mondialisation: reflux ou mutation?» (2017), Alternatives Économiques, No 372, octobre.
[25] Ibidem.
[26] Selon les prévisions de la Fevad.
[27] J.D. (2018), «L'E-Commerce passe un nouveau cap», Alternatives Économiques, mars, No 377.
[28] MGI’s.
[29] Special Report-Mass Entertainment (2017), "Winner take all", The Economist, 11/02.
[30] "Briefing Coping with techlash" (2018), The Economist, 20/01.
[31] Eduardo Porter (2018), "Face book: Creepy and valuable", International New York Times, 19/04.
[32] Posée dans un article de professeurs de la Carnegie Mellon University et citée par Eduardo Porter, Ibidem.
[33] Jane Perlez and Yufan Huang (2017), "Rearranging global trade", International New York Times, 16/05.
[34] Van Vieng,Laos (2017), "Rearranging global trade", International New York Times, 16/05.
[35] Pierre-Antoine Donnet (2018), Quand la Chine achète le monde, Éditions Philipe Picquier, Paris.
[36] Sofia Hiniadou Cambanis (2017), "China-Greece relations from Old to New Silk Road, Kathimerini (édition anglaise) 3/12.
[37] Somini Sengupta (2018), "China wields its coal power", International New York Times,
02/03.
[38] Yan Xuetong (2017), "Trump era could held China boom", International New York Times, 26/01.
[39] Il y a, de toute évidence, quelques exceptions, comme l'Australie qui a refusé de signer le projet de la Chine, et l'Inde qui hésite car certaines routes que la Chine veut ouvrir passent par le Cachemire, région revendiquée par le Pakistan.
[40] Γιώργος Χ. Παπαγεωργίου (2017) "Η κινέζικη εισβολή τρομάζει τις Βρυξέλλες", Πρώτο θέμα, 03/12 [Papageorgiou Giorgos Ch. (2017) "L'invasion chinoise effraie Bruxelles", Proto Thema, 03/12].

[41] Ibidem.
[42] Ibidem.
[43] "Charlemagne/More than yuan Europe" (2017), The Economist, 02/12.


















Δεν υπάρχουν σχόλια:

Δημοσίευση σχολίου