Κυριακή, 3 Μαΐου 2015

LA FIN DE LA MONDIALISATION ?
Par Maria Negreponti-Delivanis                                                     4/2015
Introduction

Dans les années 1980, le système économique international que l’on connaît sous le nom de « mondialisation » s’est imposé au monde entier. Ce sont les États-Unis qui l’ont choisi et lui ont donné son essor, mus par la crainte justifiée de perdre leur suprématie mondiale, et de voir le Japon ou l’Europe leur succéder. La libéralisation des échanges, combinée avec le libéralisme économique est le système sur lequel les États-Unis comptaient tirer avantage afin de s’assurer le maintien de leur leadership international. Le nouveau système international[1] a été accepté d'un bout à l'autre de la planète avec beaucoup d’enthousiasme, car il promettait de mettre fin aux crises, il promettait aussi d’augmenter la prospérité, le profit à tous les acteurs économiques dans le cadre de la libéralisation du commerce international et la possibilité à tous les habitants de la Terre de bénéficier des nouvelles technologies. Les quelques économistes qui ont exprimé des doutes, dès le début, sur l'impact de la mondialisation[2] étaient considérés comme peu orthodoxes, non progressifs, etc. Or, les effets négatifs de la mondialisation et l'échec de ses promesses initiales ont donné rétrospectivement raison aux sceptiques.  
Lorsque la « mondialisation » est apparue il y a environ quatre décennies, elle était considérée comme un système nouveau, même s’il ne l’était pas. Au contraire, parce que nous ne disposons que de deux cosmothéories internationales, celle de la libéralisation du commerce et celle du protectionnisme, avec bien sûr une infinité de combinaisons possibles entre elles, ces deux cosmothéories se relaient tout au long de l'histoire du capitalisme, et qui plus est à intervalles plus ou moins réguliers[3]. Selon François Lenglet[4], on observe au fil du temps un cycle répétitif, d'une durée d'environ 80 ans, comprenant deux demi-cycles d'une quarantaine d’années chacun : celui du protectionnisme et celui de la libéralisation du commerce international. Leur rotation semble obéir à des événements combinés, comme les nouvelles technologies, l'insatisfaction croissante face aux effets néfastes de chacun des systèmes, le passage du capitalisme à un stade ultérieur de développement, ou encore la prévalence des intérêts des États ou de puissants groupes sociaux du devenir international. En plus de cela, une chose inquiétante est qu’historiquement la phase de la mondialisation s’achève par une crise ou une guerre, comme cela est arrivé en 1873 et 1929.
Depuis la prévalence de la dernière  mondialisation ‒ en cours ‒, quatre décennies environ ont passé, autant que celles prévues[5] pour son remplacement par le protectionnisme. Et au-delà de cette indication chronologique il y a toute une série de signes annonciateurs de la fatigue de la mondialisation et de l'avènement d’un autre régime international. On pourrait certes facilement faire valoir que le ralentissement de la mondialisation est dû à la deuxième grande crise économique qui a commencé en 2007 et n’est toujours pas finie, et qu’il s’agit donc d’un phénomène cyclique et non structurel. Dans le même sens, on pourrait utiliser, pour donner une autre interprétation à ce ralentissement de la mondialisation et de la crise de la dette qui sévit en Europe et nécessite d’être combattu, le problème de l'immigration, dont la solution réside dans une revalorisation des frontières nationales. L'examen des signes qui annoncent le recul de la mondialisation laisse supposer que la planète est sur le point de changer de système, c’est-à-dire de passer au protectionnisme ou du moins à une combinaison des deux systèmes, avec une part assez importante de protectionnisme. Il est encore prématuré de prévoir avec certitude une telle évolution, surtout parce que les classes sociales puissantes favorisées par la mondialisation conçoivent celle-ci comme un système permanent et réagissent face à tout changement susceptible de les mettre en danger.
Il faut bien souligner le fait que ces deux systèmes sont dotés de caractéristiques positives mais aussi négatives et qu’ils favorisent différents groupes sociaux lorsqu’ils sont en vigueur. Et c’est justement une des raisons possibles au changement de système. Plus précisément, la libéralisation du commerce coexiste avec le néolibéralisme qui frôle souvent les limites du laisser-faire, laissez-passer. Ce système est hostile au rôle interventionniste de l'État dans l'économie et à l'État-providence. Par conséquent, le libre-échange, qui coexiste avec le néolibéralisme, exprime et favorise chacun des puissants. Ces derniers semblent convaincus que les faibles et ceux qui sont incapables de rivaliser et de réussir cherchent à être protégés, expliquant ainsi que le protectionnisme nuit au progrès. En cette période de mondialisation, l'importance des frontières nationales s’amoindrit, de même que la souveraineté des gouvernements nationaux, tandis que les inégalités de toutes sortes prennent de l’ampleur et que la concurrence s’intensifie. Par ailleurs, dans le cadre de la mondialisation, les préférences se tournent contre l'inflation et en faveur de la stabilité monétaire restrictive, de sorte à assurer la circulation des capitaux. Le système protectionniste, en revanche, s’accompagne de l'intervention croissante de l'État et de l'État-providence, de la réduction des inégalités et du renforcement de la position de la classe moyenne. Un certain degré de maîtrise de l'inflation, ce qui aide à payer les dettes, ou des déséquilibres dans les différentes balances y sont tolérés. Au début de l’instauration de l’une ou de l’autre cosmothéorie, les effets positifs l'emportent sur les négatifs, alors que c’est l'inverse qui vaut vers la fin, lors de l’accélération du processus de succession.
Or, si nous sommes effectivement entrés dans une phase de démondialisation, quelle définition pourrions-nous lui donner ? Pour Frédéric Lordon[6], les caractéristiques individuelles de la démondialisation sont diamétralement opposées à celles de la mondialisation, si l’on suppose que la démondialisation est une bonne chose. Voici donc la définition qu’il donne de la mondialisation : « La concurrence non faussée entre économies à standards salariaux abyssalement différents ; la menace permanente de délocalisation ; la contrainte actionnariale exigeant des rentabilités financières sans limite ; le développement chronique des ménages ». Et la définition négative de la mondialisation qui est en même temps une définition positive de la démondialisation, toujours selon Frédéric Lordon[7] : « Réduire les flux des marchandises et de capitaux, et relocaliser les systèmes productifs [...], stopper la concurrence entre travailleurs et paysans du monde, valoriser la diversité des savoirs et des pratiques sociales, nourrir les populations et assureur la souveraineté alimentaire (...) ». Une tentative différente pour définir la démondialisation vient de Walden Bello[8]. Voici : « Il s'agit de réorienter les économies, de la priorité à la production pour l'exportation à celle pour la production destinée aux marchés locaux ».
Dans la première partie de cet article, j’examinerai les signes qui vont dans le sens de l'avènement d'une nouvelle ère sur la scène internationale, qui sera dominée par le protectionnisme, dans la deuxième partie je traiterai les principales causes probablement à l’origine de ce changement et enfin, dans la troisième partie, je tenterai de dessiner les caractéristiques possibles du régime de protection.


I.    Les signes

Des signes d’affaiblissement de la mondialisation s’observent dans de nombreux domaines. Étant donné que durant cette dernière période de la libéralisation du commerce, c’est l'économie financière qui a prévalu, je vais commencer par les rebondissements qui en ont découlé, et qui sont vraiment impressionnants, et je vais poursuivre avec d'autres signes qui témoignent également d’une tendance au ralentissement du commerce international.

A.   Restriction des transactions financières

Les échanges de ce type, qui ont marqué de leur empreinte l’actuelle mondialisation, s’élèvent pour l'ensemble de la planète à 206 trillions[9] de dollars, soit 355 % du PIB mondial d’avant la crise. Cette dimension incontrôlée de l'économie virtuelle, qui évolue en parallèle vers l’économie réelle, affiche dans toute son ampleur le fait que la valeur des transactions financières était avant le début de la crise presque quatre fois plus élevée par rapport à la création de richesse dans l’économie réelle. La baisse de cette forme de transactions a été extrêmement forte après la crise, puisqu’elle équivaut à environ 50 unités du PIB mondial. La chute du flux des capitaux internationaux a également été vertigineuse, étant estimée à environ 70 % depuis le début de la crise. De leur côté, les banques se sont hâtées de restreindre les prêts internationaux de 3000 milliards de dollars par rapport à avant le début de la crise. Encourager le retour des transactions à l'intérieur des frontières nationales pourrait être interprété comme une tentative, de la part des banques, visant à un plus grand degré de sécurité, tendance qui a certainement été influencée par la crise, mais pas seulement. Parallèlement, les contrôles sur le rendement du capital reviennent dans de nombreuses économies, et il semble qu’entre-temps elles aient perdu leur mauvaise réputation et soient de nouveau acceptées, sachant qu'elles ont besoin d’un certain contrôle à leurs portes, afin d'éviter les investissements étrangers indésirables[10]. Ainsi, le flux total des capitaux, qui en 2007 approchait les 11 milliards de dollars, ne dépassait guère un tiers de ce montant en 2012[11]. Pour l'UE notamment, on estime qu’au milieu de 2013 son intégration financière est retournée au niveau de 1999, soit avant l'adoption de la monnaie unique européenne[12]. On se demande alors avec raison si cette augmentation de l'aversion envers la prise de risques se poursuivra après la fin de la crise. On ne peut, pour l’heure, répondre de manière absolue, mais on peut voir que dans le passé, le renversement de l'ordre économique international était généralement dû à des crises économiques et, par conséquent, il est fort probable que ce phénomène demeure même après la crise. La tendance forte à la baisse des transactions boursières concerne aussi les investissements directs étrangers qui se restreignent avec la crise. Selon des estimations[13], les investissements directs étrangers pour les entreprises ont affiché une nouvelle baisse de 15 % en 2012. Dans ce domaine, on observe que les économies nationales sont de plus en plus réticentes à vendre leur richesse publique. 

B.   La stagnation dans le commerce international

La faillite de la banque Lehman Brothers a porté un coup dur au commerce international, qui malgré l'amélioration observée en 2009-2010, n'a jusqu’à ce jour pas réussi à retrouver son niveau d'avant la crise. Plus précisément, le commerce international a cessé de croître après 2011 et affiche une stagnation depuis 2014. À prix constants, pour la première fois depuis 1950, la croissance des échanges internationaux est inférieure à celle du PIB mondial[14]. De toute évidence, on peut dire que cette stagnation du commerce international est en grande partie due à la conjoncture économique mondiale, ce qui commence à inquiéter et laisse craindre la fin possible de la croissance, c’est-à-dire un monde avec une croissance nulle[15]. Ces inquiétudes sont également renforcées par le risque de déflation auquel est déjà confrontée l'UE. En 2013, les échanges  au sein de l'UE ont baissé de 5 %, tandis qu’au niveau mondial, ils ont enregistré une baisse de 17 % par rapport au rythme de croissance avant la crise. La déclaration de Pascal Lamy, ex-directeur de l'Organisation Mondiale du Commerce, faite en avril 2013 à Genève est significative : « La menace du protectionnisme est peut-être plus forte qu’elle ne l’a jamais été depuis le début de la crise ». Le ralentissement du commerce international, en pourcentage du PIB, semble plus prononcé dans les économies émergentes, et cela parce que leurs exportations ont été affectées par la baisse de la demande des économies avancées, à cause de la crise, et que leurs importations sont plus sensibles en période de crise que celles des économies avancées. Et puis, la mondialisation semble s’être épuisée aussi parce que les taxes représentent, en moyenne au niveau mondial, moins de 5 % de la valeur des importations et peuvent difficilement être réduites davantage.
Mais plus que la stagnation du commerce international, le ralentissement de la mondialisation est confirmé par la nette tendance des économies nationales à conclure des accords régionaux. Les États-Unis surtout limitent depuis quelque temps leur activité dans les échanges mondiaux, et concluent des accords commerciaux avec leurs alliés de prédilection, autrement dit l'ALÉNA, l'UE, l’Asie, le Japon, la Corée du Sud, l'Australie et la Nouvelle-Zélande. Avec ces accords régionaux, qui portent en fin de compte un coup dur à la mondialisation, les États-Unis ont réussi à affaiblir les réactions des trois économies émergentes que sont la Chine, l'Inde et le Brésil qui cherchent à sauver leurs propres intérêts nationaux[16]. En effet, les économies émergentes, qui ont pris conscience de l’augmentation de leur poids spécifique dans l'arène économique mondiale, unissent leurs forces et se montrent de moins en moins disposées à accepter des accords qu'elles jugent peut-être nuisibles à la poursuite de leur croissance rapide. C’est pourquoi elles ont réagi à la volonté des pays avancés d'étendre la libéralisation du commerce international aux services, aux investissements étrangers et aux marchés du secteur public.

C.     Relocalisation des entreprises

La tendance au rapatriement des entreprises dans leur lieu d’origine sera très probablement reconnu, dans un proche avenir, comme le signe le plus important de la démondialisation. Au point culminant de la libéralisation du commerce, le phénomène qui dominait la planète était la délocalisation d'entreprises ou la simple menace de déplacement du lieu d’implantation d'une partie ou de la totalité d’une entreprise vers une économie émergente ou en développement. Cette pratique généralisée a entraîné un nivèlement des salaires vers le bas, et par voie de conséquence l’apparition d'inégalités incontrôlées. Déjà depuis 2013, avec en première ligne les États-Unis, on observe la tendance inverse, timidement au début, à savoir le retour des entreprises à leur lieu d’origine. Le déclenchement remarquable de cette tendance au retour vient d’Apple, qui a réinstallé son usine de production d’ordinateurs au Texas. General Electric a suivi en réinstallant aux États-Unis son unité de production de réfrigérateurs, machines à laver et poêles portatifs. Plusieurs grandes multinationales telles que Caterpillar, et ET Water Systems ont quitté la Chine et sont rentrées aux États-Unis[17]. On estime[18] que 37 % des entreprises dotées d’un chiffre d'affaires de plus d’un million de dollars disent avoir l’intention de rapatrier une partie de la production de leurs entreprises. Il ne fait aucun doute que la croissance significative de l'emploi aux États-Unis s’explique par cette tendance des entreprises américaines à rentrer chez elles. Cette même tendance au retour des entreprises s’étend à l'Europe, avec un certain retard toutefois. Les interprétations de cette évolution de la situation, dont les points communs à l'Amérique et à l'Europe sont nombreux, penchent vers la restriction de la mondialisation. À titre indicatif, on peut citer l'intérêt croissant que les consommateurs américains mais aussi européens portent sur l'origine des biens qu’ils acquièrent, semblant préférer de plus en plus leurs « propres » produits. Ce nouvel élément, l’un des plus importants de l'anti-mondialisation, s’interpréte comme une prise de conscience des maux causés par la mondialisation, mais aussi par une plus grande attention accordée aujourd’hui à la qualité des produits. Ayant joué un rôle significatif aussi dans le rapatriement des entreprises, la limitation récente de l'écart du niveau des salaires entre les pays émergents et en développement et les économies avancées. En effet, en Chine, qui était la destination la plus importante de la délocalisation, les salaires ont enregistré une hausse de 19 % par rapport à 2005. Et de l’autre côté, la politique d'austérité prolongée mise en œuvre dans les économies avancées, en particulier dans l'UE, a contribué à y geler ou même à baisser les salaires réels.

D.  L'opinion publique contre la mondialisation

Le déclenchement de la crise a révélé un changement significatif de l'opinion publique envers la libéralisation du commerce international, justifié par la prise de conscience de ses conséquences néfastes. On estime que près de 65 % des Européens sont favorables à une restriction du libre-échange, autrement dit à la démondialisation. Cependant, le pourcentage le plus élevé des mécontents à l’égard des résultats de la mondialisation se trouve aux États-Unis, où 71 % des citoyens se disent préoccupés par la destruction des emplois à cause des échanges commerciaux avec la Chine, et 78 % considèrent que la dépendance de l’Amérique vis-à-vis de la Chine[19] est un problème financier très sérieux. En revanche, 15 % seulement des grands chefs d’entreprise américains déclarent être opposés à la mondialisation. 

E.   L'environnement, signe annonciateur de la fin de la mondialisation

Il y a dans les économies avancées et émergentes, le désir omniprésent de plus de sécurité et de prendre moins de risques qu'auparavant. Satisfaire ces tendances demande une restriction de la liberté absolue, et un retour de la régulation des marchés, qui avait été supprimée sous la mondialisation. Cela nécessite de s’éloigner des obsessions de la « main invisible » des classiques, qui sont censées réguler le marché et en même temps de se concilier avec le besoin d'intervention de l'État dans l'économie. Les frontières, qui avaient été en fait abolies par la mondialisation sont de nouveau souhaitées puisqu’elles garantissent une plus grande sécurité. La prise en charge irresponsable des dettes est limitée, et un certain degré d'inflation contrôlée est toléré, ce qui facilite le paiement des dettes accumulées sous la mondialisation.

II.    Les raisons de la démondialisation : les dégâts de la mondialisation

Si la démondialisation a effectivement commencé, comme le montrent de nombreux signes tels que mentionnés dans la partie I ci-dessus, il serait intéressant de savoir quelles sont les causes spécifiques de ce retournement. S’agit-il de la théorie développée par François Lenglet sur le cycle des 80 ans environ, avec les deux demi-cycles, et selon laquelle nous sommes actuellement sur le point de changer ? Cette interprétation est fort probable, même si elle n’en exclut pas d'autres plus partielles et complémentaires, comme notamment l’argument selon lequel le changement de l'ordre économique international a lieu sous la pression des effets négatifs de chacune des phases d'environ 40 ans, qui s’intensifient et se multiplient à mesure qu'elle approche de la fin. À cet argument partiel, en outre, on peut également ajouter la réaction exercée en faveur du renversement par chacun des groupes sociaux contre lesquels se tourne le régime international sur le point d’être renversé. 
C’est sur ces pensées que nous tenterons d’étudier les causes principales de la démondialisation.
Il est maintenant largement admis que la mondialisation a généré un certain nombre de conséquences négatives, et est revenue sur presque toutes les hypothèses initiales. Notamment :

A.   L’approfondissement des inégalités

La mondialisation s’est avérée être un système qui favorise les forts et crée des inégalités abyssales dans tous les domaines.
a) En termes de répartition des revenus personnels, où le développement était exponentiel depuis que la mondialisation et le néolibéralisme ont été imposés, les habitants les plus riches de la planète qui représentent 1 % de la population contrôlent environ 45 % de la richesse mondiale... et 50 % des habitants les plus pauvres sont contraints de se partager 1 % de la richesse mondiale. On prévoit qu’après la crise le taux de contrôle de l'élite mondiale augmentera encore davantage.
b) La part du travail et du capital dans le revenu national, telles qu'exprimées dans la fonction Cobb-Douglas, était considérée comme stable et non changeante jusqu’aux années 1980, autrement dit jusqu’à l'avènement de la mondialisation, et l’évolution qui l'accompagne. Selon les estimations du FMI[20], la part des salaires dans les pays membres du G7 a chuté de 5,8 % dans la période 1983-2006, plus précisément de 8,8 % dans les États membres de l'UE[21], et de 9,3 points en France. Cette chute verticale de la part du travail en faveur des profits dans le PIB des économies avancées s’est accompagnée d’une vague de réformes, qui a conduit à la restriction de la protection des travailleurs, notamment au sein de l'UE et en particulier dans les économies endettés du sud de l’Europe, de sorte que l'argument selon lequel le travail fait l’objet d’une persécution[22] n’a rien d’excessif.
Il est juste d’interpréter l'exacerbation des inégalités dans la répartition personnelle et fonctionnelle durant la phase de mondialisation, comme le résultat de la libéralisation du commerce, qui comprend de nombreux aspects. Cette interprétation qui veut que la tendance au nivellement des salaires vers le bas est une conséquence de la libéralisation du commerce international et des délocalisations d’entreprises est donc très forte, car elle met en concurrence le niveau des salaires dans les pays avancés et dans les pays en développement. Rappelons aussi le fait que la productivité tend à baisser en raison de la substitution de l'emploi non spécialisé dans l'industrie déplacé vers des pays émergents par des emplois dans le secteur des services, avec une productivité plus faible. Or, dans le même temps un petit nombre d'emplois est créé, avec une productivité très élevée et des salaires souvent astronomiques, essentiellement dus à la séparation violente des économies virtuelle et réelle. Ce sont les salaires des traders lesquels gèrent d'énormes sommes d'épargne qui circulent sans aucun contrôle d'un bout à l'autre du monde, cherchant à faire un maximum de profit, ce sont les salaires de ceux qui travaillent dans l’internet ou dans le marketing moderne. Cependant, une seconde interprétation refuse le fait que les inégalités résultent de la libéralisation du commerce, et fournit des données d’où il semble ressortir que, aux États-Unis en particulier, les transactions sont insuffisantes par rapport à la taille de l'économie, et ne peuvent donc générer des inégalités d’une telle ampleur, qu’il est plus correct d'attribuer aux nouvelles technologies[23]. Notons également que la relocalisation d'entreprises a créé dans les économies émergentes une classe moyenne montante qui se tourne contre les inégalités.
c) L'écart entre le Nord et le Sud ne se limite plus, ces dernières années[24], aux principaux indicateurs que sont la mortalité infantile, l'espérance de vie et l'analphabétisme[25]. Et l'écart entre l'habitant moyen des pays riches et des pays pauvres se creuse : en 1990, un Américain moyen était 38 fois plus riche qu'un habitant moyen de la Tanzanie, et en 2007, la différence était de 61 fois[26]. Le problème de l'aggravation des disparités, en particulier entre le Nord et le Sud de l'Europe, est devenu incontrôlable et dangereux pour la l’avenir de l'UE, sous l'effet combiné de la mondialisation et des différents traités de l'UE[27].

B.   Désactivation du rôle redistributif de l'État

Ayant commencé aux États-Unis, les réformes fiscales se sont par la suite élargies au reste du monde avancé, réduisant considérablement le poids fiscal mais aussi le potentiel redistributif de l'État et l'État-providence. Le creusement dangereux des inégalités de distribution était inévitable[28]. La mondialisation, combinée au libéralisme extrême, est hostile à l’imposition puisqu’elle considère comme dangereux le rôle interventionniste de l'État dans l'économie. Sous le règne de la mondialisation, les paradis fiscaux mais aussi la corruption[29] se sont développés dans une mesure incontrôlable. Les riches ont pu, avec une grande facilité, transférer leurs biens dans des endroits peu ou pas imposés[30].

C.  La libéralisation du commerce ne profite pas à tous les acteurs économiques

Les résultats de la mondialisation et même de l’actuelle ne permettent pas de vérifier le discours tenu par la théorie dominante, à savoir que le libre-échange profite à tous. La conjugaison de la libéralisation du commerce d’un libéralisme extrême a conduit à l'obligation inconditionnelle pour les pays développés d’ouvrir leurs frontières économiques au libre-échange, menacés, en cas de refus, de ne pas recevoir d'aide. L'exemple le plus décevant nous est donné par l'Afrique subsaharienne dont les exportations représentent environ 40 % de son PIB[31]. Or, 4 % à peine du total des investissements directs étrangers, qui selon la théorie dominante devraient se diriger vers les économies en développement, sont attirés par elles. En effet, à l’exception de la Chine, les investissements directs étrangers préfèrent les économies déjà avancées.

D.  Les crises sont devenues plus fréquentes

La mondialisation a rendu les crises fréquentes, tant dans les pays avancés que dans les économies émergentes, même si elle avait prédit leur fin grâce au fonctionnement de la « nouvelle économie ». Ce sont pour l’essentiel des crises financières et bancaires qui évoluent cependant souvent en crises systémiques ou en crises de la dette, comme cela est arrivé avec la dernière en cours qui a commencé en 2007. En effet, dans les années 1990 les probabilités pour qu’une crise éclate étaient dix fois plus fortes que dans les années 1970[32]. Non seulement cela, mais on enregistre aussi un ralentissement durable de l'Occident, qui donne lieu à des craintes raisonnables au sujet de la fin de la croissance économique et de sa substitution par une stagnation à long terme[33]. Les crises, avec la mondialisation, sont alimentées par le besoin de liberté des mouvements de capitaux[34]. L’ignorance du risque est générale et pousse les  actteurs économiques à des comportements extrêmes, et au surendettement des secteurs public et privé. Les déséquilibres de toutes sortes s’accumulent ainsi sous le règne de la mondialisation.
Les effets négatifs graves et nombreux de la mondialisation dont il a été question ci-dessus sont significatifs et peuvent en justifier le renversement, avec d'autres interprétations déjà mentionnées plus haut.

E.   L’actuelle mondialisation a très vite évolué en conspiration[35]

La mondialisation en cours a progressivement inclus dans ses objectifs et son mode de fonctionnement des éléments hétéroclites, qui ne servent pas les intérêts de la totalité, mais les intérêts particuliers de puissants groupes sociaux. Et ces données, d'ailleurs, n’avaient aucun rapport avec son contenu et avec sa définition générale qui est la libre circulation, sans aucune entrave, des biens et services.
Ces données proviennent du mariage de la mondialisation avec l’ultralibéralisme. À titre strictement indicatif, citons la déification de la compétitivité, qui équivaut à minimiser la rémunération du travail, et justifie donc les licenciements massifs, les privatisations hâtives et l'affaiblissement de l'État-providence[36]. Et la croyance au fait que « les marchés s’autorégulent tant au niveau national qu’international » est un mythe. Et pour ne mentionner qu’un seul des ouvrages en plusieurs tomes d’avant les années 1970 portant sur la libéralisation des marchés : « …elle mène au chaos, accumule les inégalités et détruit la cohésion sociale, et ceci dans tous les pays et au cours de toutes les époques où on l’avait tentée »[37].

III. L'anticipation des caractéristiques du nouveau régime économique international –
Le protectionnisme p. 212

Le renversement d'un système international qui semble avoir atteint ses limites est inévitable. Les systèmes changent en raison des abus et des excès dans lesquels ils s’engagent vers la fin de leur règne, intensifiant le mécontentement et les réactions de ceux qui les subissent. La progression du cycle, éternel dans le temps, assure la succession ininterrompue de la mondialisation et du protectionnisme qui, bien qu’évoluant chacun toujours dans une même direction dominante, s’enrichissent de quelques aspects supplémentaires à chacun de leur passage. Et je me demande maintenant si un système économique international est en route pour éliminer la mondialisation ou du moins pour en limiter de façon significative la portée et l'intensité ? Et si c’est le cas, quel sera-t-il, quelles en seront les caractéristiques essentielles et, plus important encore, ce système sera-t-il meilleur que le précédent ? Quels en seront les avantages et les inconvénients ? Notons tout d'abord que les deux systèmes disponibles présentent des avantages et des inconvénients, et c’est la raison pour laquelle cette combinaison est toujours préférable à une application unilatérale et absolue. Au début de la prédominance de l'une ou l'autre, l’attention se porte en général seulement sur ses points forts, alors que les inconvénients sont en quelque sorte négligés. Et à la fin de son règne, c’est exactement le contraire qui se passe.
Une question qui revient souvent à propos de ces deux systèmes financiers internationaux, est lequel des deux, en fonction de leur histoire, enregistre les meilleurs résultats pour l’économie et les citoyens. Bien que le protectionnisme se montre parmi les systèmes puissants de la planète comme le plus approprié pour les faibles, pour ceux qui ne peuvent pas supporter la concurrence ou sont même presque en retard, il s’avère que son temps est plus long par rapport à celui du libre-échange, mais qu’il enregistre en plus un effet positif sur le développement. Toutefois, le système protectionniste provoque la peur et souvent l'hystérie et ses inconvénients sont souvent soulignés d’une manière excessive. Cette attitude peut s’expliquer par le fait que durant les 100 dernières années, la libéralisation essentiellement des échanges financiers favorise la plupart des multinationales et des banquiers, qui ne veulent pour rien au monde perdre leurs privilèges[38]. Le point de vue de Larry Summers est particulièrement[39] instructif, à propos de ces « élites sans patrie qui ont fait allégeance à la mondialisation économique et à leur propre prospérité, plutôt qu’aux intérêts de la nation où elles vivent ». En général, on peut affirmer que le choix entre ces deux systèmes est, d'abord et avant tout, une question de phase de développement. Le conseil de Friedrich List, en 1840[40], à propos de la nécessité de prendre des mesures de protection dans les économies en développement jusqu'à ce qu'elles soient formées et prêtes à affronter la concurrence internationale, surtout de l'industrie, est encore valable aujourd'hui. Toujours selon List, les mesures de protection visent à préparer les jeunes économies à la concurrence internationale, et en ce sens, elles doivent avoir une portée limitée et être temporaires[41]. Et justement, le risque pour les économies en développement était que la dernière mondialisation n'a pas respecté leur besoin de protectionnisme qui devait les préparer à s’exposer à la concurrence internationale, et les a au contraire forcées à ouvrir leurs frontières sans conditions. Le principal moyen protectionniste est l'imposition dans le but généralement de protéger la production nationale et l'emploi local. Une mesure protectionniste est aussi la réduction délibérée de la production de certains produits, principalement agricoles, afin de ne pas en réduire le prix sur le marché mondial[42]. Certes, le fait que si les mesures de protection vont finalement bénéficier ou non à l'économie qui les adopte dépend de quantité de données, ce qui fait que chaque cas est différent. Cependant, le fait que des économies se tournent vers le protectionnisme s’explique dans une certaine mesure, et presque toujours, par la fatigue des citoyens après qu’ils ont connu la brutalité de la mondialisation. Et leur fort désir d’un plus grand degré de protection leur fait ignorer, ne serait-ce que temporairement, les inconvénients du protectionnisme. C’est justement parce que les deux systèmes internationaux disponibles présentent des inconvénients et des avantages que le degré et la combinaison qui ne peuvent être prédits et que le meilleur choix, dans ces circonstances, est de tenter de les mettre en œuvre simultanément.

Conclusion

La mondialisation semble avoir atteint ses limites, et son avenir se heurte au fait qu'il n'y a pas de force internationale apte à la coordonner. En effet, depuis le début, les États-Unis ne sont pas prêts à assumer le rôle qu’avait joué la Grande-Bretagne dans la phase précédente de la libéralisation du commerce, tandis que la Chine, qui pourrait théoriquement le faire n’est pas encore prête à jouer un rôle international aussi important.
À la question initiale maintenant, qui est de savoir si nous sommes face à une évolution spontanée ou provoquée de cette démondialisation, la réponse qui me semble la plus correcte, est qu’elle est une conséquence des deux à la fois. En outre, si nous sommes effectivement sur le point d'adopter un régime protectionniste, à un degré plus évident et officiel que celui qui est en vigueur, je pense que cela sera bénéfique pour l'humanité, dont les multiples malheurs causés par la mondialisation doivent être pris en compte et traités autant que possible.






   
Bibliographie  éclectique 
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·         PNUD.
·         Sachs J., “Tripped up by Globalization”, Financial Times, 18 août 2012.
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[1]Il ne s’agit pas vraiment d’un nouveau système international, mais plutôt d’un système qui se répète à longs intervalles, et auquel a été donnée une autre appellation, la « mondialisation », qui ne figurait alors même pas dans les dictionnaires.
[2] Maria Negreponti-Delivanis, La mondialisation conspiratrice,  CEDIMES, éd. L’Harmattan, Paris 2002, en guise de préface.
[3] François  Lenglet, La fin de la mondialisation, Librairie Arthème Fayard/Pluriel 2014, Chapitre 5-L’éternel  retour.
[4] Ibidem.
[5] Ibidem.
[6] “Frédéric Lordon et la démondialisation”, 22 août 2013-par franco07.
[7] Ibidem.
[8] Deglobalization, ideas for a New World Economy, Londres et New York 2002.
[9] Financial Globalization : Retreat or Reset?”, Mc Kinsey Global Institute, mars 2013.
[10] The Economist,12.10.2013- Special Report :  World Economy.
[11] Ibidem.
[12] François Lenglet, op.cit., p. 18.
[13] Cabinet de consultants McKinsey.
[14] Alternatives Économiques, no. 341,décembre 2014.
[15] Patrick Artus et Marie-Paule Virard, Croissance Zéro, Fayard 2015.
[16] Alternatives Économiques, op.cit.
[17] François Lenglet, op.cit., p. 26 et suivantes.
[18] Étude du Boston Consulting Group.
[19] Jessica Tuchman Matews, Andrew Kohut et Stapleton Roy “US Public, Experts Differ on China Policies”, Pew Research Center-septembre 2012.
[20] Mars 2008.
[21] Commission Européenne.
[22] Maria Negreponti-Delivanis,  Réformes, la decimation des travailleurs en Europe, Fond. Delivanis et éd. Livanis, 2007.
[23] Daniel Cohen, Richesse du monde, pauvreté des nations, Flammarion 1997.
[24] World of Work Report - TWN Info Service on Finance and Development (oct.08/06), 23 octobre 2008, third World Network-Labour: income  inequality expected to rise to financial crises, Published in SUNS#6571, 20 octobre 2008.
[25] PNUD.
[26] Ibidem.
[27] Maria Negreponti-Delivanis, « La fin de l’euro : le nord  de l’Europe contre son  sud », Cahier CEDIMES, no. 1, 2013.
[28] Paul Krugman - conférence de presse à la Revue Alternatives Economiques, octobre 2008.
[29] Maria Negreponti-Delivanis, La crise meurtière, Fond. Delivanis et éd. Livanis, 2010 (en grec et en anglais en livre numérique, Amazon), p. 89 et suivantes.
[30] Jeffrey Sachs, “Tripped  up by Globalization”,Financial Times, 18 août 2012.
[31] Organisation Mondiale du Commerce.
[32] World of Work Report, op.cit.
[33] Patrik Artus et Marie-Paule Virard, Croissance zéro, op.cit.
[34] Paul de Cauwe et Yuemei Ji “Panic driven austerity in the Eurozone and its implications”, 21 février 2013, publié par voxeu.org: http//www.voxeu.org/article/panic-driven-austerity-eurozone-and-its-imlications
[35] Maria Negreponti-Delivanis, Mondialisation Conspiratrice, CEDIMES,, Éd. L’Harmattan, Paris 2002, Chap. III.
[36] Ibidem, p. 215.
[37] J. Gray, Faulse Down, Granta Publication, Londres, 1998, p.18.
[38] François Lenglet, op.cit., p. 212.
[39] Larry Summers, “America needs to make a new case for trade”, Financial Times, 27 avril 2008.
[40] Système national d’économie politique, en tradution française, 2e édition Capelle, Paris, 1957.
[41] Maurice Byé, Gérard  Destanne de Bernis, Relations économiques internationales, Dalloz, 5ième édition,  p. 1260.
[42] Mesure largement appliquée par l’UE dans le secteur primaire. 

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